’Suffragettes!’ Des femmes qui ont fait l’histoire au cinéma’, Compte rendu d’œuvre/ films et séries : Film 'Suffragettes!’ (Sarah Gavron, 2015, Royaume Uni) - Archive ouverte HAL Access content directly
Other Publications Le Magasin du XIXe siècle Year : 2016

’Suffragettes!’ Des femmes qui ont fait l’histoire au cinéma’, Compte rendu d’œuvre/ films et séries : Film 'Suffragettes!’ (Sarah Gavron, 2015, Royaume Uni)

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Abstract

Le film « Les Suffragettes » réalisé par la Britannique Sarah Gavron est sorti en France le 18 novembre 2015, un mois après sa première diffusion en Grande-Bretagne sous le titre « Suffragettes ! ». La projection en VO accompagnée d’un sous-titrage heureusement de grande qualité permet d’apprécier le travail de la scénariste, Abi Morgan, dont les situations et les dialogues dressent un portrait exact et stimulant de personnages du Londres de 1912. Ceux-ci sont définis par leur appartenance sexuelle, sociale et politique et par leur position sur le droit de vote des Anglaises. Quelle est l’ambition du film ? Du point de vue historique, il s’agit d’abord de fournir un instantané de la campagne suffragiste anglaise, situé en 1912-1913 à travers le choix d’une des organisations politiques exigeant le vote féminin, l’Union sociale et politique des femmes (Women’s Social and Political Union, 1903-1917). Ainsi, le calendrier d’évènements réels offre d’extraordinaires potentialités pour développer une intrigue portée par des suffragistes ordinaires. Par exemple sont montrés dans le film le bris des vitrines du West End, la mort d’Emily Davison au Derby ou encore l’explosion qui a détruit la résidence balnéaire de David Lloyd George, ministre des finances du gouvernement libéral, qui préside aussi la commission d’enquête parlementaire sur les secteurs d’emplois encore non réglementés. Se concentrer sur cette association à cette période est tout aussi légitime que d’investir le personnage fictionnel de Maud Watts comme héroïne du film. Maud, jeune blanchisseuse, épouse et mère, asservie socialement et politiquement, découvre qu’elle peut exercer des choix contre le milieu ouvrier où elle vit, contre les normes conjugales de son époque et contre tous les types de violence qu’elle subit en tant que femme. Il semble irrationnel de reprocher à ce film de ne pas traiter l’ensemble de la campagne suffragiste (1851-1928) ou d’affirmer que la jeune blanchisseuse ne serait pas suffisamment emblématique : bien au contraire, le public reçoit ce film comme un coup de poing en découvrant comment la question du vote féminin se posait dans l’Angleterre de 1912. Sans jamais affaiblir le rythme du film nourri par différentes thématiques, le scénario éveille la curiosité des spectateurs qui souvent n’en connaissent que quelques stéréotypes. D’où la question récurrente : « Est-ce vrai ? » Oui, tout est vrai, des cours de self-défense au gavage des prisonnières de la prison d’Holloway en passant par l’inégalité salariale entre hommes et femmes. De son fauteuil, ressentir la violence permanente dans la vie de ces femmes et de ces hommes amène à questionner son origine : la violence subie ou active, policière ou pénitentiaire, idéologique et émancipatoire, caractérise alors les rapports entre femmes et hommes, entre classes sociales, entre législateurs et réformatrices. Trois personnages féminins campent la variété du sort des femmes selon leur classe sociale, dans leur quartier, dans leur accent et leur lexique (marqueurs sociaux en Angleterre). Ce n’est qu’en termes de classe que les circonstances de leur vie diffèrent. Défiant la ségrégation sociale, le combat suffragiste les fait se rencontrer (mais non pas leurs époux) lorsqu’elles récusent les normes de genre les asservissant toutes de la même manière : elles partagent le déterminisme afférent à leur sexe. Maud Watts, la blanchisseuse appartient à la classe ouvrière la plus défavorisée parce qu’elle travaille dans un secteur d’emploi connu pour son exploitation économique éhontée des employées. D’ailleurs, ces secteurs y compris le service domestique seront les derniers à être partiellement réglementés au moment où de grandes grèves ouvrières secouent le pays (1912-1913). Hors législation du travail, Taylor, le patron tout puissant du film, ne risque pas grand-chose à systématiquement abuser de jeunes adolescentes travailleuses. L’âge légal du travail est alors de 12 ans tandis que celui de la majorité sexuelle est de 16 ans. Le harceleur sexuel sur le lieu de travail, patron ou autre, ainsi que le mari violent sont exonérés grâce au discours trans-classe de la domination masculine qui s’exprime aussi dans la banalisation de l’insulte sexuelle envers les femmes, envers Maud, abusée sexuellement, ou envers Violette Miller, femme battue et une nouvelle fois enceinte (le viol conjugal et les grossesses non désirées figurent dans l’enquête parlementaire sur le divorce de 1907). Quand Sonny Watts range la petite enveloppe contenant le salaire de Maud dans la caisse familiale dont il a la clé, on sait qu’elle gagne moins que lui (68% de son salaire à lui). Si les salaires sont encore plus misérables pour les femmes, Taylor l’employeur est aussi encore plus puissant vis-à-vis d’elles : interdites de travail dans la plupart des métiers dits d’hommes, ces travailleuses deviennent interchangeables immédiatement. Mrs Haughton, femme de député appartient à la classe moyenne supérieure, celle qui constitue l’élite politique. Elle ne travaille pas, elle emploie des domestiques, mais milite pour le vote des femmes au grand dam de son mari. Depuis 1882 les épouses sont légalement propriétaires de leurs biens, depuis 1884 elles le sont aussi de leur corps, ce qui leur permet depuis lors d’être des individues à part entière et non plus des possessions du mari. Pourtant, Mrs Haughton ne peut pas écrire un chèque de caution pour qu’elle et ses quatre compagnes arrêtées dans une manifestation puissent quitter le poste de police. Son mari refuse de payer les cinq cautions ; bien que Mrs Haughton lui crie, dans un chuchotement, que c’est son argent à elle, il n’en tient aucun compte. Autrement dit, l’impuissance économique et familiale des femmes, ouvrières ou grandes bourgeoises, est manifeste puisque leur époux contrôle l’argent du couple et la tutelle des enfants. Edith Ellyn de la classe moyenne éduquée n’a pas pu étudier la médecine à cause de son père ; malgré lui, elle devient pharmacienne, mais dans un quartier ouvrier. Le couple qu’elle forme avec son mari, préparateur en pharmacie, se fonde sur l’égalité et la conviction suffragiste partagée. Le personnage de Hugh, membre d’une organisation d’hommes suffragistes, nous rappelle que ces derniers ont dû lutter contre la définition stéréotypée de la virilité, celle qui se construit aux dépens des femmes. Pour autant, le filme dresse aussi deux portraits subtils et ambivalents d’hommes, celui de Sonny (« fiston » en français) Watts qui dépourvu d’engagement intellectuel ou politique ne peut pas lutter contre la prescription sociale de sa rue (ouvrière), celle qui lui ordonne de rejeter les deux amours de sa vie, son épouse et son fils, pour prouver qu’il est « un homme ». Encore plus inattendu, Arthur Steed, d’abord inflexible inspecteur de police imbu de son efficacité professionnelle devient dans la dernière partie du film quasiment une figure paternelle pour Maud, sans père tout comme lui. Quand il confesse avoir été un petit bâtard élevé par des femmes remarquables, il compare sa vulnérabilité sociale passée à celle de Maud ; humain sans être humaniste, il prévient Maud qu’elle sera broyée si elle n’obéit plus aux normes de classe et de sexe. En rendant hommage à son amie Emily Davison dans l’immense procession funéraire de juin 1913 à Londres, organisée par l’ensemble des organisations suffragistes, Maud peut enfin penser sa propre liberté au sein de cette nouvelle collectivité politique, composée de femmes et d’hommes. Même si leurs noms sont difficiles à remarquer à la fin du générique, trois conseillères historiques spécialistes de l’histoire du suffrage et un de l’histoire de la police, ont joué un rôle essentiel pour réussir l’écriture du scénario sur mesure. La stratégie narrative du film est bâtie sur une chronologie à deux variables, l’histoire de la campagne suffragiste (externe) et celle du processus d’’émancipation d’une Maud fictionnelle (interne). Les lieux de travail, les vêtements, l’habitat, les transports ainsi que les perceptions et analyses d’une époque sont remarquablement restitués grâce à des personnages historiques et d’autres fictionnels. Ni mise en images d’une fiction préexistante, ni documentaire historique, l’hybridité conceptuelle du scénario repousse les limites de l’étanchéité traditionnelle entre fiction et histoire, comme en miroir au développement actuel de l’histoire des émotions chez les historiennes et historiens : «Les Suffragettes » engage un large public à profiter d’une combinatoire talentueuse, celle du meilleur de ces deux champs.
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Dates and versions

hal-03737263 , version 1 (24-07-2022)

Identifiers

  • HAL Id : hal-03737263 , version 1

Cite

Myriam Boussahba-Bravard. ’Suffragettes!’ Des femmes qui ont fait l’histoire au cinéma’, Compte rendu d’œuvre/ films et séries : Film 'Suffragettes!’ (Sarah Gavron, 2015, Royaume Uni). Le Magasin du XIXe siècle, n°6, ”Et la BD fut ! ”, 2016, pp.199-201. ⟨hal-03737263⟩
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