Pourquoi ‘Victoria’ irrite les misogynes du vingt-et-unième siècle, Compte rendu d’œuvre/ films et séries : Série Victoria, saison 1 - Archive ouverte HAL Access content directly
Other Publications Le Magasin du XIXe siècle Year : 2017

Pourquoi ‘Victoria’ irrite les misogynes du vingt-et-unième siècle, Compte rendu d’œuvre/ films et séries : Série Victoria, saison 1

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Abstract

Victoria, saison 1, 8 épisodes, ITV, script de Daisy Goodwin, réalisation : Tom Vaughan, Sandra Goldbacher, Olly Blackburn. Diffusion hebdomadaire du 28 août au 9 octobre 2016, Royaume Uni. Sortie aux États-Unis le 15 janvier 2017. Jenna Coleman (Victoria) et Tom Hughes (Albert). Période couverte 1837-1840. Pourquoi Victoria irrite les misogynes du vingt-et-unième siècle Y aurait-il une création filmique spécialement sur les jeunes reines anglaises ? Entre Elizabeth I (reine à 25 ans,1558-1603), Elizabeth II (à 26 ans, 1952 - ) et Victoria (à 18 ans, 1837-1901), la fiction filmographique abondante et de qualité inclut souvent l’écriture d’un script sans précédent romanesque, aujourd’hui visé par des conseillers historiques. Si le premier film sur Victoria (Victoria the Great, 1937, N&B, Anna Neagle en Victoria) est américain, le second (Les Jeunes Années d'une reine, 1954) est autrichien avec Romy Schneider dans le rôle-titre. Le troisième est australien (The Young Victoria, 1963, Lola Brook) et est adapté de la pièce anglaise Victoria Regina (Laurence Housman, 1934), montée en 1937 à Londres qui eut tant de succès qu’elle inspira le premier film sur Victoria la même année aux États-Unis. En 1997, La dame de Windsor (Mrs Brown, prod. GB-IRL-EU) met en scène Judi Dench (deux fois récompensée) en Victoria veuve (1861) et semi retirée des affaires royales qui apprécie l’amitié de John Brown, palefrenier de son état. Ensuite, Victoria et Albert (Victoria Hamilton et Jonathan Firth, 2001, BBC, Série TV, prod. GB-EU, 2 x 100mn, DVD) et Les jeunes années de Victoria (The Young Victoria, Emily Blunt et Rupert Friend, 2009, prod. GB-EU, DVD) confirment l’intérêt des professionnels de l’image pour le personnage de Victoria, reine et femme, ainsi que celui du public qui à chaque fois a fait bon accueil au film ou à la série TV. En revanche, prévoir une série sur six saisons est nouveau. En plus des téléspectateurs fidélisés épisode après épisode, le format de la série accroche un public plus jeune qui les visionne (probablement) à son propre rythme. Pour de jeunes adultes d’aujourd’hui, Victoria, reine à 18 ans, propose un scénario exotique, la distance ici est historique. Les éléments de romance évidents, la jeunesse et l’inexpérience, le cœur à prendre de Victoria, puis le couple qu’elle forme avec Albert, sont bien historiquement avérés. Les personnages (ayant existé !), les costumes, les lieux, les mots et les discussions du moment ainsi que le protocole royal et celui des relations hommes /femmes sont reconstitués, rappelant le savoir-faire britannique à mettre en images la fiction du dix-neuvième siècle (notamment) ou bien à fictionnaliser un épisode historique dans le style cape and bonnet dramas ou period dramas souvent produits et distribués par ITV ou les chaines de la BBC. Dans cette première saison, les huit épisodes d’environ 45 minutes chacun couvrent une période de 3 ans 1837-1840 et incluent les moments les plus romantiques et « romançables » de la vie de Victoria, la cour réticente, puis ardente qu’elle fait à Albert, ce cousin et prince allemand qu’elle épouse en 1840 et leur vie amoureuse et protocolaire de jeune couple tandis que son admiration pour Melbourne (Premier ministre whig, 1834 ; 1835-1841), présentée comme amoureuse est, elle, historiquement très discutable. Qu’adviendra- t-il dans la seconde saison lorsque ces accroches historiques disparaitront de la vie plus linéaire de Victoria, épouse et mère ? Sauf si le parti-pris d’écriture se décale de « Victoria », la personne, à la période elle-même, intégrant, et peut-être développant les différentes intrigues de palais, ici, celles des domestiques à qui le script fait la part belle dans cette première saison. De même, les allers et retours entre le palais et la Chambre des communes illustrent la vie politique, ses mœurs et ses discussions. La vision du Premier Ministre avéré ou potentiel, issu du parti politique majoritaire, whig ou tory (plus tard libéral ou conservateur), est brillamment rendue dans cette première saison avec le défilé de Melbourne, Wellington, Peel et à nouveau Melbourne dans le salon de Victoria qui chaque matin y ouvre la mallette rouge des papiers gouvernementaux. Vingt fois le Premier Ministre changera entre 1837 et 1901 ; dix premiers ministres différents se succéderont dans son salon. S’il y a matière à raconter, il y a également répétition de scènes identiques : le Premier Ministre changera et Victoria vieillira. Seul le contenu historique serait susceptible d’apporter des variations de taille. Remarquons que, à la fin de la première saison, le suspense est bien là : qu’arrive-t-il ensuite ? Comment continuer à raconter historiquement cette histoire ? Les épisodes chronologiques posent également la réception du temps fictionnel et du temps historique par le public. Les deux rédactrices de cette recension, ayant une génération d’écart et une connaissance de l’histoire anglaise du XIXe siècle différente en ont fait l’expérience : l’une attendait impatiemment la suite, par exemple la Grande exposition universelle de 1851 qu’Albert contribue à organiser, l’autre initialement sans repère historique n’attendait rien de particulier dans la succession d’épisodes. Néanmoins, déterminer le rythme de la narration et sa combinaison entre fiction et histoire dans les saisons suivantes demeurera indispensable au maintien de l’intérêt du public, entre 7.3 et 8 millions de téléspectateurs anglais par épisode pour la première saison. Les dialogues sont de vraies pépites historiques jusque dans le déploiement des préjugés de l’époque envers les Allemands (Albert et son domestique), envers les jeunes et bien sûr envers les femmes. La misogynie générale dans la famille de Victoria, dans les discussions des parlementaires, mais aussi chez les domestiques du palais, recomposent un univers dans lequel « normalement » les femmes n’ont pas droit de cité, ni droit à l’éducation ; le mariage y est incontournable car, pense-t-on, il garantit l’ordre social en contrôlant les femmes, y compris la reine. Parce qu’on l’a volontairement gardée hors du monde et de la connaissance, la Victoria de Jenna Coleman est ignorante des usages parlementaires, de la politique, mais Melbourne va le lui enseigner. Elle est ignorante des arts et de la technologie, de la culture et des idées, mais Albert va le lui enseigner. Elle est ignorante de son corps, mais ne trouvent personne pour lui dire comment ne pas concevoir d’enfant : les sauts désespérés de Victoria après chaque rapport sexuel seront inefficaces à reporter sa première grossesse (1840) qu’elle pense incompatible avec son travail de reine. Ce sentiment est d’ailleurs identique chez son ambitieuse couturière qui voit son travail comme une carrière, les domestiques vivant à demeure ne pouvant pas être mères. Ceci révèle non seulement l’éducation délibérément incomplète de toutes les femmes, mais aussi une existence prescrite et limitée à l’enfantement dans laquelle le métier ou le travail des femmes, idéologiquement, n’a pas sa place. Ceci montre à ceux qui en doutait encore que la démographie est toujours politique et que le corps féminin en est un enjeu. Car Victoria doit produire un héritier à la couronne, mais s’inquiètent les parlementaires et sa famille devant elle (comme si elle n’était pas là), donner naissance est très souvent mortel : comment alors remplacer la reine si elle décède « en couches » ? D’autant qu’Albert, Allemand, n’est pas considéré comme un régent possible. Historiquement, Victoria a entériné la prédominance du Parlement sur la Couronne et l’industrialisation du pays. Elle a initié une relation particulière avec la presse. Le paradoxe de Victoria dans cette première saison est qu’elle est une femme, jeune et volontaire, et qu’elle introduit de nouvelles problématiques dans la gestion des affaires parlementaires, royales, protocolaires, comme par exemple le fait qu’elle doit demander Albert en mariage parce qu’elle est reine ou que son entourage et les parlementaires exprime banalement leur misogynie, mais doivent se courber devant Victoria. Parce que reine, elle les contraint au respect, mais pas à l’estime, hier comme aujourd’hui. Après la diffusion des trois premiers épisodes en Grande-Bretagne (septembre 2016), un misogyne haineux et journaliste du Spectator a suggéré de ne pas allumer son poste de télévision : pour éviter « la féminisation de la culture » qui produit des programmes « dégénérés », sans intérêt, juste pour les femmes et les femmelettes tandis que les vrais hommes, eux, seraient alors contraint de se payer un corps masculin pour satisfaire leur virilité exigeante du dimanche soir. Rappeler combien et comment la misogynie construit l’obscurantisme politique est une qualité supplémentaire de cette série.
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Dates and versions

hal-03737260 , version 1 (24-07-2022)

Identifiers

  • HAL Id : hal-03737260 , version 1

Cite

Myriam Boussahba-Bravard. Pourquoi ‘Victoria’ irrite les misogynes du vingt-et-unième siècle, Compte rendu d’œuvre/ films et séries : Série Victoria, saison 1. Le Magasin du XIXe siècle, n°7, ”La Machine à gloire”, 2017. ⟨hal-03737260⟩
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