« Le sport et ses publics

Résumé : De quelques propriétés du spectacle sportif La popularité des spectacles sportifs tient sans doute à un éventail de qualités dramatiques et esthétiques singulières. Contrairement à ce qui se passe au théâtre ou au cinéma, où les jeux sont faits et le texte écrit d'avance, l'histoire incertaine d'une compétition se construit devant le public qui entend peser, notamment dans les grands sports collectifs opposant des équipes locales ou nationales, sur l'issue de la confrontation. On pourrait donc dire de ces spectacles qu'ils sont « participatifs ». La compétition sportive fait, par ailleurs, éprouver, dans le temps court d'une rencontre, toute la gamme des affects que l'on peut ressentir dans le temps long et distendu d'une vie : la joie, la souffrance, la haine, l'angoisse, l'ennui, l'admiration, le sentiment d'injustice. On retrouve ici « la bonne dimension » qui, selon Aristote, modèle la tragédie, c'est-à-dire « celle qui comprend tous les événements nécessaires ou naturels qui font passer les personnages du malheur au bonheur ou du bonheur au malheur » 1. Mais, pour éprouver pleinement ces émotions, encore faut-il avoir pris parti pour tel ou tel athlète ou pour telle ou telle équipe. Comme dans tout spectacle dramatique, l'identification à un personnage ou à une classe de personnages, le passage du « il(s) » au « je » ou au « nous », assurent sa densité à la représentation. On peut sans doute admirer, pour leurs qualités techniques et esthétiques, les prouesses des athlètes lors d'une rencontre sans « enjeu », mais seul l'esprit partisan donne le maximum de sel, de sens et d'intérêt pathétique à la confrontation que l'on regarde. La recherche d'émotions (« the quest for excitement » selon les termes de N. Elias 2), qui est un des ressorts essentiels du spectacle sportif, s'accommode mal de la neutralité. Aux facteurs d'incertitude qui confèrent au spectacle de la compétition son piment dramatique spécifique se conjuguent des dimensions esthétiques ; le « tendre vert » de la pelouse d'où se détache le ballet coloré des joueurs, la beauté des corps et des gestes des athlètes, le jeu des parures dans les gradins... font des grandes rencontres sportives des moments exceptionnels d'esthétisation festive de la vie collective, des sources privilégiées-voire uniques pour certains, comme le souligne Peter Handke 3-d'expérience et de sentiment du beau. Mais si le sport est devenu un des spectacles emblématiques par excellence du monde moderne, ce n'est pas seulement en raison de ses propriétés scéniques, de ses ressorts pathétiques ou des registres variés d'identification (locale, nationale) qu'il offre, mais aussi parce qu'il condense, à la façon d'un drame caricatural, les valeurs cardinales de nos sociétés. Il exalte le mérite individuel ou collectif, la performance, le dépassement de soi dans des sociétés qui ont fait leurs règles d'or de la promotion, du classement, de la notation, de l'évaluation des 1 Aristote, Poétique, chap. 7. 2 Elias (N.), Dunning (E.), Sport et civilisation. La violence maîtrisée, Fayard, Paris, 1994. 3 Handke (P.), « Die Welt in Fussball », in Lindner (R.) (dir.), Der Fussballfan, Syndikat, Francfort, 1980, p. 26.
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Contributeur : Ludovic Lestrelin <>
Soumis le : lundi 8 juillet 2019 - 20:36:34
Dernière modification le : jeudi 11 juillet 2019 - 01:34:02

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Le sport et ses publics Brombe...
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Christian Bromberger, Ludovic Lestrelin. « Le sport et ses publics. Pierre Arnaud; Michaël Attali; Jean Saint-Martin. Le sport en France. Une approche politique, économique et sociale, ⟨La Documentation française⟩, pp.113-133, 2008. ⟨hal-02177371⟩

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