Patience et énigme selon Emmanuel Levinas

Résumé : La patience épreuve du monde ou épreuve de soi ? La patience peut être sans difficulté considérée comme cette capacité acquise dans l'épreuve qui permet d'attendre, de ne pas céder à la précipitation, et ainsi d'endurer le temps dont on n'est pas le maître. Comme le dit La Fontaine dans Le lion et le rat « Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage ». La patience se présente donc comme cette vertu qui permet de résister à notre impatience première, au pouvoir des passions sur notre volonté, car comme le souligne Grégoire le grand (579, p. 361) « plus on aime quelque chose, plus à son sujet la patience est ébranlée (Ut quo magis res quaeque diligitur, eo per eam facilius patientia turbetur) ». De ce point de vue, elle n'est pas le privilège de quelques sages devenus impassibles, mais elle est la vertu de tout homme, c'est-à-dire la force qui permet à chaque personne d'accomplir son essence. Cela vaut bien évidemment également pour le philosophe dont toute l'existence doit être celle d'une « endurance de la pensée » et même d'un « entêtement spéculatif » 1 , cette forme de folie qui permet d'échapper à l'opinion. Il n'y a de pensée philosophique possible que dans cette persévérance qui est une fidélité aux questions philosophiques et aux choses mêmes. Bien sûr, toute patience n'est pas bonne et elle peut n'être qu'un endurcissement, une persévérance et un consentement au mal, comme dans la figure de l'avare : l'avare surmonte tous les obstacles, il sait attendre mieux que tout autre, mais pour assouvir sa passion de la richesse. La patience peut être encore un aveuglement comme dans l'amour patient du père Goriot, dans le roman éponyme de Balzac, qui accepte tout sans discernement. Ainsi qu'elle soit vertueuse ou vicieuse la patience se donne comme la réponse de l'homme souffrant qui dans son engagement dans le monde fait l'épreuve de l'adversité, car, comme le montre saint Augustin (394, p. 350) « On n'a que faire de la patience, quand on ne souffre point ». Saint Augustin ajoute (394, p. 368) « Mais il faut supporter les défauts des méchants, si l'on veut jouir de la société des bons. "Malheurs à ceux qui ne savent rien supporter" dit l'Ecriture ». Il nous propose alors cette définition de la patience qui peut servir ici de point de départ à l'analyse (395, p. 90) : « La patience consiste à endurer avec bonne grâce et constance, pour la vertu ou la commodité, les choses ardues et difficiles ». Certes cette définition de la patience pose autant de problèmes qu'elle n'en résout, mais elle peut être un point d'appui pour élaborer la question de la patience en mettant en lumière qu'elle n'est jamais première, puisqu'elle est une réponse à la manière dont on est éprouvé par le monde. C'est bien dans le monde que la patience peut être soit un consentement au bien, soit un consentement au mal, et c'est pour cela que l'essence de la volonté ne peut se comprendre qu'à partir du monde.
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Contributeur : Emmanuel Housset <>
Soumis le : lundi 3 juin 2019 - 10:31:45
Dernière modification le : lundi 1 juillet 2019 - 13:50:04

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Emmanuel Housset. Patience et énigme selon Emmanuel Levinas. Discipline Filosofiche, Quodlibet / Department of Philosophy and Communication Studies (University of Bologna), 2014, Emmanuel Levinas: fenomenologia, etica, socialità, pp.49-73. ⟨hal-02145599⟩

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